Chronique Littéraire Radio Open FM 97.9 : "Peins la pluie" de @benoitdeville
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Le deuil au-delà du possible. Aujourd'hui, nous plongeons dans un récit qui bouscule les frontières de la raison, un roman noir où l’amour se transforme en une obsession glaçante. Avec "Peins la pluie", Benoit Deville nous ouvre les portes d’un petit immeuble ordinaire, mais derrière ses façades tranquilles se joue un drame d'une intensité rare. Le décor : un huis clos à trois étages
L’histoire s'ancre dans une verticalité symbolique. Au rez-de-chaussée, la vieille propriétaire veille sur son bien et son jardin. Au second, une voisine mène sa vie en solitaire. Et au cœur de l'immeuble, au premier étage, vit un couple. Un couple « ordinaire » en apparence, mais fusionnel, dont l'équilibre bascule le jour où la femme décède tragiquement dans un accident. C’est le point de départ d'un deuil dévastateur. Comment survivre à la disparition de celle qui comblait chaque vide de l'existence ? Pour le mari, la réponse ne se trouve pas dans l'acceptation, mais dans la transgression. Après avoir vidé à la banque le compte commun, il entame une quête insensée qui le mène aux confins de l'éthique. Refusé par un empailleur, il finit par trouver l'artisan de l'ombre capable de réaliser son vœu le plus fou : empailler sa défunte épouse. L'image est saisissante, presque insoutenable : la morte revient au domicile conjugal. Elle est là, allongée sous un drap blanc dans le lit commun, les yeux verts grands ouverts, figés pour l'éternité. Et chaque soir, l'homme s'allonge auprès de ce corps froid, lui parle, se love contre elle, entretenant une illusion de vie que personne dans l'immeuble ne soupçonne.
Mais la vie, la vraie, finit toujours par frapper à la porte. Chaque matin, l'homme sort courir pour évacuer sa tension. C'est là qu'entre en scène la voisine du second. Un jogging partagé, un café, puis une relation charnelle s'installent. Durant des mois, cet homme mène une double vie : le sexe et la chaleur au second étage, le culte du souvenir et la froideur au premier. L’auteur explore ici un sentiment fascinant : la culpabilité. Car cet homme, au comble de l'étrange, finit par se sentir infidèle. Il a l'impression de tromper sa femme morte avec sa maîtresse vivante. Pour résoudre ce dilemme moral, il prend une décision radicale : fusionner ses deux mondes. Dans un long discours qu’elle ne comprend qu’à demi-mot, il invite la voisine du second à descendre d'un étage pour « vivre cet amour à trois ».
Le moment où la jeune femme franchit le seuil de la chambre, où elle découvre la réalité de cet « empaillage » animal appliqué à l'humain, est un moment de pure horreur. La scène de cette nuit passée à trois juste une fois comme il lui demande, juste une fois, dans un silence total et une immobilité forcée, marque le point de non-retour. Au matin, la voisine s'enfuit, terrifiée. Elle ne reverra jamais cet homme. Mais pour lui, pour elle, pour cet immeuble... que va-t-il advenir ? La justice, la folie ou l'oubli ? Je vous laisse découvrir la suite de ce cauchemar éveillé dans les pages de ce livre singulier. Une lecture dont on ne ressort pas tout à fait indemne.
"Peins la pluie" n'est pas seulement un récit macabre. C'est une étude clinique sur le refus de la perte et sur la solitude urbaine. Benoit Deville écrit avec une plume qui ne détourne pas le regard, nous forçant à nous demander : jusqu'où irions-nous par amour ? Et qu'arrive-t-il quand l'objet chéri devient un objet tout court ?
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